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En devenant plus légères, les caméras peuvent se tourner d’un mouvement de poignet tantôt vers le visage, tantôt vers l’objet du regard de ce visage. Le filmeur peut alterner entre un point de vue tourné vers son visage et l’objet de son regard, produisant un montage en direct entre les actions et réactions du corps.

Ce retournement s’inscrit technologiquement dans l’implémentation de deux caméras sur les téléphones intelligents, l’une posée sur l’écran qui renvoie vers le visage de l’utilisateur et l’autre posée au dos qui renvoie une image captée dans la direction du regard. C’est alors seulement par le moyen d’un clic que l’alternance entre les deux points de vues, de part et d’autre de l’appareil, se fait.

Sur les smartphones et les tablette, nous l’avons vu, il y a donc une caméra tournée vers mon propre visage (en mode selfie ou « visage vu », « visage tel que les autres pourraient le voir »), et une caméra qui pointe dans la même direction que les yeux, qu’on pourrait qualifier de subjective (en mode « subjectif », « ce que je vois », visage voyant »).
19/10/2020
COURS 3
L'alternance de la prise de vue
Déroulé du cours (groupe B en présentiel)
• Point théorique (reprise des enjeux du selfie, que nous poursuivons sur la question de la réversibilité de la prise de vue).

• Atelier photo : la double face du camécran.
>Discussion en cours avec les étudiants en présentiel. 
>Discussion individuelle par mails avec les étudiants à distance.

• Film de Grégoire Beil, Roman National, 2018.

• Pour le prochain cours : commencez votre journal filmé. Produisez une petite séquence vidéo chaque jour (entre 10 secondes et 30 secondes). Filmez ce qui vous entoure, ce qui vous inspire. Nous les regarderons ensemble.
POINT THEORIQUE
L'alternance de la prise de vue
Voir le précédent cours sur le selfie
ATELIER

LA DOUBLE FACE DU CAMÉCRAN
Nous allons expérimenter cette double face ou double orientation du camécran.

Contrairement au film d’Agostino Ferrente, "Selfie", je vous propose d’expérimenter la possibilité de retourner la prise du vue, en utilisant la double face du camécran.

• Placez le camécran en un endroit donné, puis, sans bouger l’appareil, prenez deux photos : une avec la caméra qui est posée sur la coque et une avec la caméra qui est posée sur l’écran.
Ces deux photos fonctionnent ensemble, nous allons ensuite les assembler côte-à-côte.

Faites une série de diptyque sur ce mode-là (entre 5 et 10).
Vous pouvez inclure votre visage dans les expérimentations (une photo avec votre visage, une photo de ce que vous avez devant vous), mais également poser le camécran à d’autres endroits, où vous n’apparaissez pas.

Remarques :

• Interrogez le type de cadrage que vous faite (gros plan, plan large, détail, ensemble, paysage, visage) et anticiper le rapport d'échelle qui se fera entre les éléments que vous rassemblez.
• Interrogez les liens que vous faites entre les deux faces du camécran. Comment les images que vous allez produire peuvent rendre compte de la position du camécrans et de votre propre position ?
• Vous pouvez imaginer des protocoles alternatifs : par exemple travailler à deux, ou demander à un autre de suivre votre protocole.
• la réversibilité de la prise de vue (tantôt tournée vers le visage, tantôt tournée vers l'extérieur – ce que le visage voit)
Avec le groupe A la semaine dernière on parlait de la possibilité donné par les camécrans d’avoir accès à une partie du corps qui était jusque-là inaccessible, ou seulement par le détour d’un objet qui demandait une certaine organisation : que ce soit d’aller chercher un reflet dans l’eau, de se procurer un miroir au Moyen-Âge, ou de poser longtemps devant un peintre ou devant un photographe pour les premières photographies. Maintenant, il est possible de saisir une image de son propre visage en toute indépendance.

Mais tout en considérant cet écran-miroir nous avons également considéré la dimension de partage qui est lié au selfie.

On a terminé le cours avec une projection de "Selfie" d’Agostino Ferrente, où nous avons constaté un jeu entre le premier plan (où se trouve le visage) et l’arrière plan (le décor dans lequel le visage s’inscrit), et comment ces deux niveaux à l’intérieur d’une même image dialogue ensemble.

Francesco Casetti ou Laurence Allard insistent sur l’idée que le selfie n’est pas seulement le face-à-face avec l’appareil dans la production d’une image spéculaire mais surtout l’inscription au sein d’un paysage. Plus encore que « me voici », c’est « j’y étais » qui s’affirme dans la pratique du selfie.

En effet, le cadre qui accueille le visage décrit une « scène d’adresse » (Gallese). Lorsque je fais un selfie, je tourne le dos à la scène de vision pour adresser ce paysage où je me trouve et dans lequel je m’inscris, ainsi que la photo le donne à voir. Le paysage ne se pense pas alors sans moi, c’est-à-dire sans l’inscription de mon point de vue dans l’image, à la fois tenant le point de prise de vue à bout de bras et le visage 'voyant' devenu 'vu' pour la photo.

Le dispositif du selfie installe un ricochet du point de vue, qui me permet de documenter ce qui se trouve derrière moi, pour mieux penser le regard d’un autre qui m’y verrait inscrite.

Pour Casetti, l’enjeu du selfie n’est pas seulement celui d’une amélioration de sa propre image, mais surtout son inscription dans un lieu ou à un événement. Par le geste du selfie, j’inscris mon visage dans un environnement qui atteste de ma présence mais aussi de mon émotion, lisible sur mon visage.

Les spectateurs de ces nouveaux plans se trouvent pris dans un éco-système subjectif clos, à la fois devant le visage du filmeur et derrière sa main, à la fois avec lui, porté par lui, mais aussi explorant le monde avec lui, dans une alternance entre perception et expression, visage vu et voyant, visage réagissant à ce qu’il voit, visage se percevant comme expressif.

Diptyques vuvoyant
Si vous avons le temps, nous pouvons expérimenter un deuxième geste, celui du panoramique. Il s'agit d'une rotation de la caméra sur un même axe vertical ou horizontal.

Je vous invite à réaliser une série de courtes séquences vidéo avec votre camécran.

• Lancez une séquence vidéo, puis placez le camécran à un endroit donné, en le tenant dans votre main. Bougez le poignet pour produire un panoramique.
Panoramiques vidéos
Reprise
Si vous avons le temps, nous pouvons expérimenter un deuxième geste, celui du panoramique. Il s'agit d'une rotation de la caméra sur un même axe vertical ou horizontal.

Je vous invite à réaliser une série de courtes séquences vidéo avec votre camécran.

• Lancez une séquence vidéo, puis placez le camécran à un endroit donné, en le tenant dans votre main. Bougez le poignet pour produire un panoramique.



Du face-à-face en mode selfie, la caméra avant nous permet de prolonger le regard du porteur du camécran, en mode plan subjectif. Le regardeur peut se trouver face à ce à quoi le filmeur est lui-même face. En sortant du mode selfie, le filmeur tourne le miroir vers son environnement.


Le mode selfie est également hautement subjectif – comme nous l’avons vu avec l’inscription de son corps dans l’environnement, mais également dans l’utilisation de l’écran comme un lieu où nous croisons nos regards, filmeur et regardeurs futur, sur la même image de visage.


Avec les camécrans nous avons donc un objet hautement subjectif, qu’il s’agisse de montrer l’intimité de mon propre visage ou ce que je suis en train de voir et ce qui m’entoure. Cette subjectivité est à la mesure de mes déplacements puisque mon camécran me suit tout au long de la journée, à la façon d’une caméra subjective embarquée.
Face à ces images, nous regardons le monde à travers vos gestes, vos mouvements, nous pouvons suivre différemment les mouvements de votre attention vers un objet ou un autre. On retrouve la qualité d’une caméra stylo que décrivait Astruc. Que ce soit en mode subjectif avec la caméra avant, ou en mode selfie, nous suivons le regard, soit vers le cadrage que vous faite de ce qui vous entoure, en tenant au creux de la main le camécran, soit en voyant votre propre regard sur l’image selfie que vous faites (nous regardons alors la même image).
On peut facilement l'observer dans la séance photo avec Hilary Clinton au-dessus.


Avec une caméra embarquée cependant, l’objet d’attention attire un double regard, celui du filmeur et celui de l’objectif de la caméra qui se fait sentir plus concrètement. L'attention ne se déploie plus seulement entre deux visages, mais devient conjointe, vers des objets partagés par les différents regards (celui du filmeur, du regardeur et de la caméra).

La caméra joue ici son propre rôle de « caméra subjective », au sens de caméra portée par le filmeur. La matérialité de la caméra se fait sentir (le plastique par exemple, qu'on entend à l'ouverture d'un clapet via les micros qui s'y trouvent, la taille de la caméra, devinée lorsque le porteur la tient à bout de bras). La tactilité avec l’appareil de captation devient donc aussi plus concrète. Le filmeur n’hésite pas à manipuler l’appareil en cours de séquence. Ces moments d’ajustement du cadre font partie de l’esthétique de ces photos séquences vidéo.
Face subjective ou « caméra subjective »






Face selfie






Camécran et subjectivité
















La présence de la caméra en tant que caméra